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LITTERATURE


L'oeil du larynx
par François Rollin
le samedi de 11h55 à 12h
Oeil du larynx (l')

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émission du samedi 14 juin 2008
gibbeux


Toujours disponibles…
"Les Belles Lettres du Professeur Rollin", éd. PLON
"Les Grands Mots du Professeur Rollin", éd. POINTS
Mes amis,

C’est de notoriété publique : j’ai un faible pour les mots de notre langue comportant deux B successifs. Je n’en veux citer que quelques uns, au premier rang desquels figure l’abbaye, et son contenu abbatial, notamment l’abbé et l’abbesse… Le kibboutz, avec son rabbin, son sabbat, et ses kabbales… Les singes qui jouent au football, je veux dire : les gibbons qui dribblent… vous me pardonnerez ce matin d’ajouter une nouvelle pierre à ma scintillante collection, avec le rare adjectif « gibbeux ».
Gibbeux, gibbeuse au féminin, avec deux beaux B dans les deux genres, signifie : qui a la forme d’une bosse. Nous avons jadis sauvé l’adjectif unciforme, qui signifie « en forme de crochet »… il serait injuste, après avoir eu tant d’égards pour le crochet, d’ignorer la bosse… et, quand une chose a la forme d’une bosse, elle n’est pas bossiforme, elle est gibbeuse.
Gibbeux signifie aussi : qui est muni d’une ou plusieurs bosses, et on ne peut éviter alors de citer Théophile Gautier et ses « chameaux profilant sur l’horizon fauve leurs dos gibbeux ». Quand j’étais jeune, je pensais qu’on pouvait éviter de citer Théophile Gauthier dans une telle circonstance. L’expérience m’a appris qu’il n’en était rien, et ce qui vient tout juste de se produire le confirme.
Le chameau, avec ses deux bosses, est donc plus gibbeux (ce qui ne se dit pas, en bon français) que le dromadaire, qui n’a qu’une bosse, le malheureux, mais son dos est gibbeux quand même, on ne lui enlèvera pas tout.
Abandonnant pour un temps la poésie, on évoquera la partie gibbeuse du foie, c’est à dire la partie du foie qui comporte une bosse. Quelqu’un qui s’est cogné le foie dans la porte du garage aura un foie plus gibbeux (ce qui ne se dit pas, en bon français) que le foie du voisin, lequel voisin s’est également cogné dans la porte du garage, mais, coup de chance, il s’est cogné le pied, pas le foie.
Revenons à nos chameaux. Leur dos est gibbeux, et mérite d’être chanté. C’est Jean-Luc Roudaut qui s’en est chargé, et on ne le remerciera jamais assez…
Le chameau, de 0,11 à 0,36

Merci Jean-Luc, merci, merci… j’évite d’en rajouter, puisqu’en tout état de cause on ne vous remerciera jamais assez, comme je l’ai dit.

- Oui, enfin tout ça, c’est un peu du blablabla…
- Ah ! On dirait que notre Simone nationale a encore une bonne raison de râler ! Tu disais, Simone ?
- Non, rien.
- Rien, ça m’étonnerait : j’ai distinctement entendu quelque chose qui finissait, je crois, par blablabla…
- Eh ben oui, tout ça, c’est du blablabla…
- Nous y voilà, donc. Et peut-on savoir ce qui est du blablabla ?
- Tout ton petit laïus, là. Gibbeux, gibbeuse, la porte du garage, les chameaux… c’est du blablabla.
- Parce que ?
- Parce que moi, je ne dis pas « gibbeux », je dis tout simplement « bossu », et ça passe très bien !
- C’est pas tout à fait la même chose…
- Comment ça, « pas la même chose » ?? Ils sont synonymes, ou ils ne sont pas synonymes ? Ils sont synonymes !! Alors moi j’ai déjà bossu, je me passe très bien de gibbeux… avec ses deux affreux B…
- Synonymes… oui, ils sont synonymes… mais ils ne sont pas équivalents… il y a toujours une nuance, si mince soit-elle, entre deux synonymes…
- Et là, la nuance, où est-elle ?
- Eh bien… le mot « gibbeux » est plus… rare… il relève d’une langue plus soutenue…
- C’est donc bien ça : ton problème, c’est de justifier ton poste de grand Directeur du merveilleux Institut de courageuse Sauvegarde des pauvres Mots menacés d’une terrible Extinction ! Tu t’accroches à ton fauteuil ! On a « bossu », qui est très clair, qui sonne bien, qui ne pose pas de problème d’orthographe, et dont tout le monde se contente… mais il faut que Monsieur nous ramène « gibbeux », pour faire son intéressant !
- Ah tu sais quoi ? Il y a un mot que je te dirais bien maintenant… et pourtant il a des synonymes, comme « zut », ou « flûte », ou « basta », mais il y a dans le mot auquel je pense une petite nuance bien utile, c’est un mot qui a une histoire, une sonorité particulière…
- Vas-y, dis-le, ton mot !
- Non, pas de blablabla inutile. On va prendre « zut », ça ira très bien…
- Comme tu voudras…

Mes amis, nous sauverons la prochaine fois le mot « pyrazolidine», qui a l’intérêt de ne pas avoir de synonyme…




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